Le basketball est le sport numéro un au Liban. Qualifiée pour son troisième Championnat du monde consécutif, l’équipe nationale est pourtant l’arbre qui cache la forêt.
23 août 2006, Sendai-City Gymnasium (Japon). Dans une arène dégarnie, Rony Fahed, Fadi El Khatib, Joe Vogel, Brian Beshara… – soit autant de David – terrassent les Goliath français made in
NBA. Score final : 74-73. Pour la délégation tricolore, la défaite est inquiétante mais sans conséquences. Côté libanais, cette soirée nipponne est bien plus significative. Elle est
historique. Grâce à cet exploit, le pays du Cèdre se révèle aux yeux de la planète basket. « Désormais, le Liban est respecté par les autres équipes », assure Ghassan Sarkis, ancien
coach de la Sagesse et de la sélection, actuellement en poste à Champville.
Au-delà de ce fait d’armes, le basket libanais s’impose dans la durée. L’équipe nationale va participer à son troisième Championnat du monde consécutif cette année. La dernière qualification n’a
cependant pas été gagnée sur le terrain, contrairement aux précédentes. Les Levantins ont échoué à la quatrième place du championnat d’Asie 2009 et doivent leur présence au Mondial à une
wildcard de la FIBA. L’invitation a coûté 500.000 euros à la fédération libanaise. Si cette dernière s’en félicite, au Liban, nombreux sont les détracteurs de ce mode de qualification. À
commencer par Fadi El Khatib, le héros national. Elie Nassar, chef des sports au quotidien al-Balad, est du même avis : « Avec les 500.000 euros, on aurait pu détecter et former une
centaine de joueurs de talent. »
Le journaliste pointe ainsi le problème majeur du basketball libanais : la formation. « Cela doit être le chantier prioritaire de la fédération », insiste Ghassan Sarkis, dont les
qualités de pédagogue sont reconnues. Fadi El Khatib abonde dans le même sens : « Le Liban recèle beaucoup de jeunes talents mais on ne se donne pas les moyens de les découvrir. » La
faille ? Une quasi-absence de compétitions de jeunes. « La saison passée, il n’y avait qu’un championnat pour les moins de 18 ans, c’est tout », regrette Coach Sarkis. « Il faut
absolument pérenniser des compétitions dans toutes les catégories d’âge, comme à l’époque de la grande Sagesse. Si les jeunes ne jouent pas de matches, ils ne progressent pas et se détournent du
basket. »
Difficile de s’exporter
Cette formation défectueuse est d’autant plus dommageable qu’il existe un vivier de basketteurs talentueux au Liban. Cette année, l’équipe nationale juniors a terminé le championnat d’Asie de
l’Ouest U18 invaincue. Cette génération 1992 est tirée vers le haut par Ahmad Ibrahim. Le jeune extérieur suit un cursus américain au sein de la Patterson High School. Il s’est révélé lors du
championnat d’Asie U18 en 2008, tournant à 32,5 points de moyenne à seulement 16 ans. « Il est très talentueux mais les deux prochaines années vont être cruciales pour lui », estime
Ghassan Sarkis, qui entraîne la sélection juniors. En septembre, Ibrahim pourrait accompagner ses aînés en Turquie.
« Si l’on prend en charge ces jeunes correctement, le Liban a le potentiel pour devenir la place forte du basketball asiatique », garantit Elie Nassar. Comme lui, la majorité des acteurs
locaux sont convaincus que leur pays est capable de dépasser la Chine et l’Iran à court ou moyen terme. La sélection libanaise aura l’occasion de confirmer ce pronostic dès l’été 2011, lors du
prochain championnat d’Asie. Beyrouth est un candidat sérieux pour organiser la compétition. « Si nous jouons à domicile, nous avons entre 60 et 70% de chances de remporter notre premier
titre continental l’année prochaine », anticipe Fadi El Khatib, optimiste.
Malgré leurs qualités et leur potentiel, les joueurs libanais peinent à s’exporter dans des ligues majeures. Parmi les Libanais de naissance, seul El Khatib a récemment évolué en Europe, en 2007
aux Cherkassy Monkeys (Ukraine). « C’est très difficile pour nous à cause de notre statut d’extracommunautaires », explique le joueur. « Les clubs européens préfèrent souvent prendre
des Américains qui sortent de l’université plutôt que des Libanais. » Ghassan Sarkis partage cette analyse : « C’est aussi pour cette raison que les agents se désintéressent du marché
libanais. De nombreux joueurs pourraient jouer en Europe s’ils avaient un passeport européen. »
Cette situation est peut-être un mal pour un bien. « Cela nous permet de conserver nos meilleurs joueurs dans notre ligue », positive Georges Barakat, président de la fédération
libanaise. Sur les vingt-deux internationaux de la première présélection pour le Mondial turc, quatorze ont porté un maillot libanais toute la saison passée. Cela donne la possibilité aux clubs
locaux d’affronter les yeux dans les yeux leurs homologues jordaniens, iraniens ou chinois dans les compétitions continentales. Au printemps, le Sporting Riyadi Beyrouth a par exemple remporté le
championnat panarabe et terminé troisième du championnat d’Asie. « Les deux meilleures équipes libanaises, Riyadi et Champville, pourraient clairement remporter l’EuroChallenge et aller loin
en Eurocup », défend Fadi El Khatib.
Instabilité financière
Sur le plan économique, la ligue est très hétérogène. Les budgets des huit équipes de première division s’étalent de 200.000 à 2 millions de dollars, essentiellement alloués à la masse salariale.
Grâce au soutien de la famille Hariri, Riyadi est le club le plus nanti. Suivent des équipes comme Champville ou le Moutahed Tripoli, aux alentours du million de billets verts. Du côté des
joueurs, le Libanais le plus rémunéré est Fadi El Khatib qui touche « entre 250 et 300.000 dollars par saison sans les bonus » à Champville. Derrière lui, son compatriote le mieux payé
culmine autour de 100.000 dollars. Quant aux étrangers – maximum trois par équipe dont deux sur le terrain –, ils signent généralement des contrats de courte durée dont le salaire mensuel peut
atteindre 30.000 dollars pour les meilleurs. « Comme il n’y a pas de loi sur le sport professionnel, ils touchent leur argent au noir et ne payent pas d’impôts », déplore Elie Nassar.
Pour beaucoup d’observateurs, l’instabilité financière est l’obstacle majeur qui empêche le basket de progresser davantage. Les clubs libanais reposent quasiintégralement sur le mécénat de leur
président. « Le problème, c’est que nous n’avons pas de sponsors », explique Ghassan Sarkis. « En Europe et en Amérique, les concessionnaires automobiles, les banques, etc. aiment
investir dans le sport. Pas au Liban. Les sponsors sont le chaînon manquant pour atteindre des budgets plus élevés, de meilleurs salaires et un niveau supérieur. »
Ces lacunes économiques vont de pair avec un manque de professionnalisme. L’Américain Tab Baldwin en est témoin. Le nouveau sélectionneur de l’équipe nationale apporte son regard extérieur : «
Ici, la plupart des clubs ne s’entraînent pas deux fois par jour alors que c’est la base en Europe. D’après ce que me disent mes joueurs, les staffs des clubs et leurs infrastructures sont
également limités. » Ghassan Sarkis est conscient de la situation. Il la justifie ainsi : « On en revient toujours au manque d’argent. Comme les joueurs ne sont pas assez payés, on ne
peut pas leur demander de ne pas travailler ou de ne pas étudier pour s’entraîner plus. Concernant les staffs, toutes les équipes ont un coach, un assistant et un préparateur physique. Mais
souvent, les autres membres sont bénévoles. »
Baisse de popularité
Malgré toutes ces imperfections, le basket reste le sport le plus populaire et le plus pratiqué avec ses 13.000 licenciés. « Un jour, j’ai même vu des gamins jouer avec une chaise trouée en
guise de panier », raconte Elie Nassar. En conséquence, le basket est également le principal sport couvert par les médias. La saison passée, la chaîne grand public Future TV diffusait une
rencontre de championnat par journée. « Les audiences dépendent des affiches mais, en moyenne, elles tournent autour de 17/18% », indique le journaliste d’al-Balad.
Si ces parts d’audience font rêver le basket français, elles sont révélatrices d’une baisse de popularité du basket libanais depuis le milieu des années 2000. Autre indicateur : la disparition
des deux magazines spécialisés, Blockshot et Timeout. Le premier cité pourrait toutefois reparaître à la rentrée. « Au Liban, il n’y a plus de marché pour cette presse
ultraspécialisée », admet Elie Nassar. Il est loin le temps où les exploits de la grande Sagesse pouvaient captiver quelques 35% de téléspectateurs devant la chaîne LBC. « À l’époque,
al-Balad traitait une journée de championnat sur une double-page. Nous y consacrons désormais moins d’une page », compare le journaliste sportif.
À la fédération, les dirigeants du basket libanais se satisfont de cette couverture médiatique. « Les médias parlent de basket même quand il ne se passe rien. Ils parlent de ce qui va bien,
de ce qui ne va pas bien… », sourit jaune Georges Barakat. Cet été, la presse a surtout eu l’occasion de parler des tourments de la fédération. L‘ex-président Pierre Kakhia et neuf membres
du board sur treize ont démissionné en juin, provoquant des élections anticipées. « La fédération était devenue une scène de one-man-show pour son président », dénonce Elie Nassar. «
Kakhia est parti parce qu’il s’est retrouvé en minorité, étant pro-Hariri alors que la large majorité des clubs sont chrétiens. » Pour le moment, son successeur Georges Barakat fait
l’unanimité. « Il a l’expérience pour comprendre le basket bien mieux que ses prédécesseurs », conclut Ghassan Sarkis, plein d’espoir. Cet espoir nostalgique de ressusciter les années
Sagesse.
Jean-Philippe Chognot, à Beyrouth
Article publié dans le MaxiBasket d'août-septembre 2010, en page 86-89.
La Sagesse, naissance du basket libanais
Entre 1994 et 2004, la Sagesse de Beyrouth a remporté huit championnats nationaux, sept
coupes du Liban, trois championnats d’Asie des clubs – record absolu – et deux championnats panarabes. Cette décennie dorée correspond à la naissance du basket professionnel au
Liban.
Faites du basket, pas la guerre. C’est le message qu’a véhiculé la Sagesse de Beyrouth au début des années 1990. Au sortir de quinze années de guerre civile (1975-90), le baron des médias Antoine
Choueiri – mort le 9 mars 2010 – décide de faire du basket le sport national libanais. Il prend les rênes de la Sagesse et donne carte blanche à son entraîneur Ghassan Sarkis. « La première
fois qu’il m’a contacté, il m’a dit qu’il voulait gagner le championnat panarabe et celui d’Asie avec la Sagesse. J’ai d’abord cru qu’il était fou mais il m’a dit qu’il me supporterait, quoi que
j’aie besoin techniquement – des clinics, des camps, etc. »
« Le président Choueiri investissait beaucoup d’argent dans l’équipe, quelque quatre ou cinq millions de dollars par an », assure Elie Nassar, du quotidien al-Balad. « En
contrepartie, les recettes publicitaires de sa chaîne LBC, qui retransmettait les matches, allaient dans sa poche. » La méthode Choueiri porte vite ses fruits puisque la Sagesse fait le
doublé coupechampionnat dès 1994.
Les succès continentaux ne se font pas attendre. En 1998, la Sagesse devient la première équipe libanaise à gagner le championnat panarabe. L’année suivante, c’est la consécration. Les troupes de
Coach Sarkis font le quadruplé en conservant leurs titres et en triomphant lors du championnat d’Asie des clubs. « Il y avait 500.000 Libanais dans les rues pour les célébrer et le parcours
entre Jounieh et Beyrouth (17 kilomètres, NDLR) a duré trois heures et demie », raconte Georges Barakat, président de la fédération. « Cette victoire, se souvient Ghassan
Sarkis, a fait exploser le basket au Liban. »
J.-Ph. C., à Beyrouth
Article publié dans le MaxiBasket d'août-septembre 2010, en page 89.