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Mercredi 12 mars 2008 3 12 /03 /Mars /2008 19:42

6263.jpg L’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), affilié aux Nations unies, publie en mars son rapport 2007. Celui-ci fait un état des lieux du marché de la drogue dans le monde et met en évidence les tendances actuelles de ce trafic. L’occasion pour l’Ivoirien Koli Kouamé, secrétaire de l’Organe, de se pencher sur le cas de l’Afrique.

 

Dans quelle situation se trouve le continent africain face aux narcotrafics ?

Koli Kouamé : Au cours des dernières années, l’Afrique est devenue un passage important vers l’Europe pour un certain nombre de drogues, en particulier la cocaïne : les trafiquants y stockent la marchandise et lorsque l’occasion se présente, ils la mettent dans des bateaux, dans des avions et ils l’acheminent en Europe.

Mais il ne faut pas avoir une vision simpliste de la situation qui consisterait à penser qu’il n’y a que les pays européens qui consomment. L’Afrique finira aussi par avoir des toxicomanes. Alors cela va ajouter des difficultés parce que les Africains, qui étaient habitués au cannabis et aux substances psychotropes (drogue qui agit sur le système nerveux, ndlr), vont avoir à gérer des cocaïnomanes. Quand on sait qu’il n’y a pas de dispositifs de traitement dans ces pays, naturellement, on a des soucis à se faire.

Ce phénomène touche particulièrement les pays d’Afrique de l’Ouest comme le Cap-Vert ou la Guinée-Bissau. Mais il ne faut pas se braquer sur l’Afrique occidentale parce que, en même temps, d’autres régions du continent sont également utilisées. D’ailleurs, on le voit déjà en Afrique du Nord et au Sahara : il y a des saisies de cocaïne au Maroc par exemple.

 

Pour quelles raisons les trafiquants transitent-ils par l’Afrique ?

K. K. : Ils passent par là parce qu’ils savent qu’il y a une impunité. Si vous vous faites arrêter dans une capitale, vous faites vingt-quatre heures de prison, et puis le lendemain, vous sortez parce que vous avez de l’argent pour acheter le magistrat, pour acheter tout le monde. C’est très facile de corrompre les élites dans des pays où l’Etat n’est même pas capable de payer ses fonctionnaires.

En plus, il n’y a quasiment aucun contrôle. Si vous amenez la drogue directement de Bogota à Paris, vous avez de fortes chances de vous faire pincer par un douanier à l’aéroport. Si vous la faites remonter par le Venezuela et les départements français d’outre-mer, c’est sûr que la marine va l’intercepter. Mais si vous l’envoyez par l’Afrique, quel est le risque ? Presque zéro.

Ce qui est certain, c’est que les trafiquants ont encore de beaux jours devant eux dans une Afrique qui n’a pas les moyens de lutter.

 

Quels sont les quantités de drogues qui passent par Afrique ?

K. K. : Nous avons des saisies qui se chiffrent non plus en kilogrammes, mais en tonnes. Elles sont parfois de l’autre d’une tonne et demi, trois tonnes. Au total, nous avons des quantités relativement importantes auxquelles nous n’étions pas habitués. D’après les statistiques que nous avons reçues d’Interpol (organisation de coopération policière internationale, ndlr), qui font état de 200 à 300 tonnes de cocaïne dans le monde chaque année, il semblerait qu’une grande partie passe par l’Afrique de l’Ouest.

Mais ces saisies ne sont pas faites par les forces africaines. Celles-ci ne sont souvent même pas au courant. Ce sont les policiers européens qui informent leurs homologues africains des quantités saisies. On récence des sommes colossales. Mais en tout cas, ce ne sont pas les pays de transit qui en profitent.

 

Quels sont les itinéraires des circuits englobant l’Afrique dans le trafic de drogue ?

K. K. : Le narcotrafic suit les routes normales du commerce. En général, les pays producteurs sont la Colombie, le Pérou et la Bolivie. Ensuite, la drogue peut être expédiée au Venezuela, puis à travers les Caraïbes, avant de venir en Afrique. Elle peut aussi transiter par le Brésil et arriver en Afrique de l’Ouest par avion ou par bateau.

Sinon, il y a le cas particulier des précurseurs (produits chimiques utilisés pour la fabrication de stupéfiants, ndlr), notamment les éphédrines et les pseudo-éphédrines. Ils sont exploités par les trafiquants aux Etats-Unis et au Canada pour fabriquer des méthamphétamines (drogues qui stimulent le cerveau et provoquent des euphories, ndlr). Comme les autorités mexicaines ont pris des mesures très strictes pour en bannir l’importation, elles passent désormais par l’Afrique avant d’être expédiées en Amérique du Nord.

 

La Guinée-Bissau est un des pays les plus touchés par ce trafic. Pourquoi ?

K. K. : Ce que j’ai vu en Guinée-Bissau m’a sidéré. Le pays est complètement abandonné par la communauté internationale et pris en otage par les trafiquants. L’Etat est vulnérable et ne contrôle pas son territoire qui s’étale en partie sur des milliers d’îles. Dans le temps, ces îles étaient utilisées par l’armée coloniale portugaise. Il y avait donc des infrastructures de base qui sont aujourd’hui abandonnées. Les trafiquants profitent de leur présence pour faire leur trafic.

Je pense que les Européens ont une responsabilité car ce qui arrive en Guinée-Bissau ne reste pas en Guinée-Bissau. C’est simplement un entrepôt pour envoyer la drogue au Portugal, en Espagne, en France, et un peu partout. Mais je crois savoir que l’Union européenne a décidé en décembre dernier de débourser la bagatelle de sept millions d’euros, dans le cadre d’un programme pour la sécurité, pour aider le pays à remettre de l’ordre.

 

Quelles sont vos recommandations pour s’attaquer efficacement aux narcotrafics ?

K. K. : Il faut à tout prix que les Etats africains accordent leur priorité à la lutte contre le trafic de drogue, qu’ils donnent les moyens nécessaires et qu’ils forment des gens. Mais une formation technique ou des équipements ne suffisent pas. Vous pouvez avoir tous les équipements du monde, toutes les formations du monde mais si vous êtes corrompus, cela ne sert à rien. Le plus important, c’est d’amener les hommes politiques à prendre conscience de l’importance du phénomène.

Propos recueillis par Jean-Philippe Chognot

Par Jean-Philippe Chognot - Publié dans : International
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